Depuis cinquante ans, elle chante avec le feu au corps la soul et le gospel. Entourée du groupe Wilco, Mavis Staples sort un nouvel album : un miracle.

 

Les Inrockuptibles, 17.09.2010

Mavis Staples sur la pochette de l’album Swing Low des Staple Singers, il y a plus de cinquante ans : vêtue d’une aube rouge, les mains levées pour accueillir ce qui vient d’en haut, le visage doucement extasié, la bouche entrouverte pour laisser passer une des voix les plus déchirantes et importantes de la musique noire américaine. “Si Dieu est mort, l’art est ce qu’il en reste”, nous disait récemment quelqu’un. Ses plus beaux restes sont dans le gospel, un genre musical créé rien que pour ça : toucher la main – et l’oreille – de Dieu.

Le gospel a son Michel-Ange, toute une (sainte) famille, les Staple Singers : un père, Roebuck “Pops” Staples, et ses quatre enfants, dont Mavis. Les Staple Singers ont traversé et fait l’histoire. Pops Staples est né en 1915 dans une plantation du Mississippi (où il a appris la guitare auprès du bluesman Charlie Patton). A la fin des années 50, son groupe sera le premier à vendre un million d’exemplaires d’un disque de gospel ; ensuite, brochette de tubes sur Stax qui les signe en 1968, engagement dans la lutte pour les droits civiques des Noirs aux côtés de Martin Luther King ; collaborations avec The Band (Dylan a failli épouser Mavis), Curtis Mayfield ou Prince.

Succès, trajectoire et musique inouïs, jusqu’à la mort du patriarche en 2000. “Je ne me remettrai jamais de la mort de mon père”, explique Mavis Staples au téléphone, d’une voix qui transperce l’échine. Quand les Staple Singers ont enregistré leur premier disque, Mavis avait 13 ans. Et quand Jeff Tweedy, le leader de Wilco, propose à la chanteuse d’enregistrer You Are Not Alone, son dernier album, elle en a près de 70. “Monsieur Tweedy m’a dit : “Mavis, tu sais ce que j’ai sur mon iPhone ? – Non… – Toute la musique des Staple Singers dans les années 50-60, et je l’écoute tout le temps. Pourquoi tu ne reprendrais pas ces chansons ?” C’était une super idée, l’occasion pour moi de faire vivre l’héritage de mon père et de revivre cette époque, cette musique, la meilleure de ma vie.”

Du coup, You Are Not Alone est un miracle. Dans un choix de chansons éclectiques (d’antiques gospels a capella, des reprises de Pops Staples, d’autres de Randy Newman, Allen Toussaint, John Fogerty ou deux compositions de Jeff Tweedy), arrangées soul-folk, Mavis Staples recrée la magie ardente, mystique, bienfaitrice, de ses enregistrements de jeunesse.

Si Dieu est mort, il chante encore. “Quand j’ai commencé, mon père m’a dit : tu n’as pas besoin de forcer ta voix, de faire le clown. Sois sincère : ce qui vient du coeur touche le coeur. C’est pour ça que je continue aujourd’hui, pas pour les récompenses ou la carrière. Je pourrais prendre ma retraite, mais j’aime chanter, c’est ma vie. Je veux chanter des choses qui élèvent les gens, leur donnent une raison de se lever le matin”, explique Mavis Staples. Elle avoue aussi parler à son père et à Martin Luther King, pour leur dire : “Tout se passe bien.”